Leurs silhouettes sont sorties de terre sans crier gare. Sept petits cubes en béton, parfaitement alignés, là où il y a encore deux mois, se trouvait un champ de cannes. Erigés à une rue d’une cité ouvrière de Petite Rivière, ce nouveau lotissement comptera à terme une vingtaine de « cages à poules » – nom donné à ces maisonnettes par les habitants de la région. Car ici comme ailleurs, les pouvoirs publics ont choisi de repousser les murs de la cité pour y caser davantage de familles. Et tant pis si les conditions de vie ne sont pas idéales.

Destinés à accueillir des familles à faibles revenus, des habitations de ce type fleurissent un peu partout à travers l’île. Un millier de logements similaires seront ainsi construits rien que cette année. L’Etat veut faire du chiffre. Mais sans forcément y apporter du sens.

A Petite Rivière, ces travaux de construction ne sont pas vus d’un bon œil les habitants de la localité. Eventail à la main et bigoudis multicolores sur la tête, Marie-Aimée a le regard noir. Car tout comme quelques-uns de ses voisins, ils redoutent l’arrivée de ces nouveaux résidents. « C’est un endroit plutôt calme où tout le monde se connaît. On ne veut pas de gens louches qui causeront des problèmes », lance-t-elle comme un avertissement.

Une réticence partagée par Nandinee, 54 ans, dont vingt passés dans cette cité ouvrière de l’ouest. « On est inquiet parce qu’on ne sait pas à quoi s’attendre. On ne peut qu’espérer que tout se passera bien », confie-t-elle, affairée à trier le riz pour le repas du soir. Plus loin, indifférents aux inquiétudes des riverains, trois maçons s’attèlent déjà à la construction d’une huitième maisonnette.

Mais au-delà du pédigrée des futurs voisins, c’est la qualité même de ces logements qui fait débat. Nombreux en effet sont ceux à décrier ces constructions, qui, souligne-t-on, ne répondraient pas aux besoins des futurs locataires. Dans une interview accordée cette semaine à l’express.mu, le vicaire général de l’église catholique, Jean-Maurice Labour, dénonce ces logements inadéquats érigés à travers l’île : « Le gouvernement, notamment le ministère de l’Intégration sociale, est en train de concrétiser ces projets à une vitesse surprenante c’est bel et bien là le problème. La quantité au détriment de la qualité. La National Empowerment Foundation (NEF) est en train de s’empresser à construire des « boîtes d’allumettes » au coût de Rs 165 000 maximum, ce que la Commission Justice et Paix considère comme étant révoltant ».

Les chiffres au détriment de la qualité de vie. Ils sont nombreux à le penser. Henry Loo, architecte, cite pour sa part en exemple le modèle singapourien. « Construire des logements individuels en rez-de-chaussée n’est peut-être pas la meilleure solution. C’est donner aux locataires trop de libertés pour au final se retrouver avec des cités qui sont au mieux de véritables eyesore », fait ressortir l’architecte. En clair, il faudrait construire en hauteur pour empêcher que ces quartiers ne soient défigurés par des travaux d’agrandissement entrepris par les résidents.

Un avis que ne partage pas Mary Jolicoeur, présidente de la Maison Cœur Ecoute de Barclay. Cette dernière estime en effet que les occupants de ces logements sociaux devraient être autorisés à apporter des modifications à leurs habitations pour les adapter à leurs besoins.

Les projets de logements sociaux, poursuit Henry Loo, devraient permettre de caser au même endroit des familles aux profils socio-économiques différents. « A Singapour, c’est le gouvernement qui décide quelles habitations données aux familles. Cela permet d’assurer dans un même lieu une diversité tant culturelle qu’économique. Et puis, cela évite par la même occasion que ces régions ne deviennent des camps où se concentre une seule communauté », explique-t-il.

S’ils ne sont pas d’accord sur tout, ONG et professionnels de l’architecture s’accordent tout de même à dire que tous projets de logements sociaux devraient être pourvus d’espaces intégrés, à savoir des espaces verts, des jardins d’enfants, mais également des terrains où pratiquer des activités sportives. « Au final, l’habitation n’est qu’un lieu où préparer à manger et dormir. C’est sur l’organisation de la vie sociale que doit être mis l’attention », soutient Henry Loo.

Si l’on affirme, du côté du ministère de l’Intégration sociale, « faire au mieux » pour offrir aux bénéficiaires de logements sociaux un cadre de vie décent, l’on explique qu’il faudrait un budget « autrement plus important » pour mettre en place les facilités que réclament les ONG. En attendant de voir débouler leurs nouveaux voisins, Marie-Aimée et les autres voient chaque jour sortir de terre un petit cube en béton, comme autant d’interrogations sur l’avenir de leur quartier…

Advertisements