Ceux qui ont assisté à la scène en tremblent encore. Navin Ramgoolam, qui a embarqué quelques minutes plus tôt à bord d’un vol d’Air Mauritius, ressort furieux de l’avion et fait irruption dans le salon VIP de l’aéroport SSR. Visiblement de mauvais poil, il se dirige vers un individu qu’il accable de reproches. Sa victime n’est autre que Nash Mallam Hasham, fraîchement nommé à la tête d’Air Mauritius. Durant de longues minutes, le CEO essuie les foudres de son Premier ministre sous les regards interloqués des quelques employés présents. Qu’a donc bien pu faire un dirigeant d’entreprise pour énerver à ce point le chef du gouvernement ? Rien. Ce jour-là, Navin Ramgoolam se plaignait juste de son siège défectueux, qu’il n’arrivait pas à incliner…

Si l’anecdote peut prêter à sourire, elle est symptomatique du mal profond dont souffre le transporteur national depuis trop longtemps déjà. Les gouvernements qui se sont succédé, on le sait, se sont faits un devoir d’intervenir de manière intempestive dans l’administration quotidienne d’Air Mauritius. Du recrutement du directeur de l’entreprise au choix du whisky servi à bord en passant par gestion du personnel, les politiques ont toujours eu le dernier mot. Et Navin Ramgoolam n’y fait pas exception.

Cette ingérence politique justement, n’a cessé de plomber les ailes du Paille en queue et l’a conduit dans la situation précaire dans laquelle il se trouve aujourd’hui empêtré. Et au moment où le nouveau CEO, Soobhiraj Bungsraz, s’apprête à prendre les commandes, il n’est pas certain que les choses changent.

« Quelqu’un devrait le prévenir que l’espérance de vie du CEO d’Air Mauritius est très limitée », laisse-t-on entendre dans les couloirs du Paille en Queue Court. Quatre après avoir pris les rênes Manoj Ujoodha laisse la place à l’un de ses camarades d’université. L’ancien CEO, laisse entendre son entourage, aurait, lors d’une rencontre avec le Premier ministre il y a un mois, dit souhaiter passer la main. « Il était devenu pour lui difficile de diriger l’entreprise. Des responsables politiques, le management, le board, mais aussi la presse qui ont fait pas mal de coups bas », explique l’un de ses anciens proches collaborateurs.

Un membre du conseil d’administration, que nous avons rencontré, fait un triste constat de la situation qui prévaut actuellement à Air Mauritius : « C’est l’incompétence qui nourrit l’interventionnisme politique. Plus la compagnie montre des signes d’incompétence, plus les politiques ont tendance à vouloir mettre leur nez partout. Or, des faiblesses, il y en a en pagaille. La moitié du top management n’a pas les épaules suffisamment larges pour assumer les fonctions qui leur sont confiées. Si c’était le cas, la compagnie ferait un à deux milliards de profits par an ».

Une opinion partagée par un autre cadre qui met à l’index l’ingérance à outrance de certains ministres: « Le dernier cas flagrant d’interventionnisme, c’est Nando Bodha qui annonce qu’Air Mauritius songe à lancer deux vols hebdomadaires Pékin-Plaisance. Primo : ce n’est pas son rôle, il n’est pas ministre d’Air Mauritius. Secondo : ce projet n’est pas viable, puisqu’il il ferait perdre à la compagnie Rs 50 millions par an ».

Qu’un ministre croit pouvoir décider de la stratégie commerciale d’Air Mauritius ne date pas d’aujourd’hui. En 1985 déjà, Gaëtan Duval, alors ministre des Affaires étrangères, jouait du manche. Apprenant l’intention d’Air Mauritius de faire l’acquisition d’appareils longs courrier, l’impétueux ministre s’envole pour la France en entame des négociations avec EADS, le constructeur des appareils Airbus. Cela sans, bien entendu, en avoir parlé au préalable avec quiconque. De retour au pays, avec un accord en poche, il fait face à un lever de bouclier des techniciens d’Air Mauritius. Ces derniers lui expliquent alors que l’appareil choisi par ses soins ne peut effectuer le voyage vers l’Europe sans escale. Comprenant son erreur, il lâchera cette phrase devenue culte au Paille en Queue Court : « Sorry coco, pa ti koner ».

Et quand elle n’est pas politique, l’ingérance peut parfois prendre des contours plus surprenants. Certaines organisations sectaires, à l’image de la Voice of Hindu (VOH), n’hésitent à intervenir, parfois de façon musclée, pour que l’un des leurs obtienne un poste. Une réceptionniste témoigne : « Un jour, je vois toute une troupe débarquer de l’ascenseur. Ces hommes s’approchent de moi et, sur un ton agressif, demandent à rencontrer un responsable sur le champ. L’un d’eux, alerté par ce tapage sort de son bureau et les embarque illico dans son bureau. J’ai su plus tard qu’il s’agissait de la Voice of Hindu. Ces gens étaient venus se plaindre contre la mutation d’un de leur copain ». Une scène devenue courante et qui n’étonne plus personne. Car si les responsables de la VOH peuvent se permettre d’exercer ce genre de pression, c’est qu’ils bénéficient de soutiens haut placés.

Cet interventionnisme à outrance, fait-on ressortir à Air Mauritius, rend l’entreprise « ingérable ». Davantage occupé à rendre compte « de tout et de n’importe quoi » après des politiques, le patron de MK ne dispose plus que d’une marge réduite pour réformer son entreprise. Il n’est pas étonnant, dès lors, que MK connaissent des difficultés grandissantes tant au niveau financier que dans la gestion de personnel.

Car le recrutement aussi, relève la majeure partie du temps de l’agenda politique du jour. A l’instar d’autres entreprises publiques, Air Mauritius est devenu l’endroit rêvé pour caser agents politiques et autres « petits copains ». Ces bénéficiaires d’une promotion d’un nouveau genre, se sachant intouchables, y font ainsi la pluie et le beau temps, avec pour effet de rendre MK « totalement ingérable ». Et le pire, soutiennent les employés du transporteur national, c’est que ces « pistonnés » sont recrutés au détriment d’autres candidats plus qualifiés. « Au lendemain de chaque élections générales, je dois lutter pour tenter d’empêcher que des gens qualifiés perdent leur jobs au profits de certains protégés politiques. C’est révoltant », affirme le syndicaliste Jack Bizlall.

Face à cette situation, les différents CEO de MK, eux-mêmes empêtrés dans des crises internes, n’ont d’autre choix que de laisser faire. Résultat : des salariés démotivés et une entreprise en déroute. Et l’horizon ne semble pas prêt de s’éclaircir. Et attendant une prise de conscience qui tarde à venir, Le Premier ministre et sa clique continueront de mener Air Mauritius droit dans le mur.

Publié dans l’express dimanche

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