Pseudo-squatters ou plutôt profiteurs, ils ont trouvé la bonne combine pour s’accaparer les terres de l’Etat. De condition modeste ou issus de la classe moyenne, ils s’infiltrent parmi les vrais squatters, qui eux sont réellement démunis, pour profiter de la situation. Zoom sur ces prédateurs qui se moquent de la misère.

Jeunes en rupture familiale, mères célibataires désargentées, couples chassés de chez des proches, anciens locataires de taudis où l’insécurité est reine, hommes et femmes vivant anciennement à plusieurs dans des taudis et chômeurs de longue durée… autant d’acteurs du monde des squats.

Mais on retrouve aussi une espèce particulière. Il s’agit de pseudo-squatters qui, au fil des années, ont trouvé l’astuce pour s’accaparer les terres de l’Etat. Ancien président de l’Empowerment Foundation, Amédée Darga affirme qu’il n’y a pas de profil type du squatteur qui n’en est pas un. « Ils peuvent être de condition modeste ou être issus de la classe moyenne. »

Il y a toujours eu des prédateurs qui ont essayé de s’accaparer des terres de l’Etat de façon frauduleuse, poursuit-il. « Généralement, ils le font en pensant qu’ils vont pouvoir jouer de trafic d’influence politique pour garder le bien mal acquis et même se faire régulariser. Ou alors ils jouent la carte populiste en mobilisant autour d’eux d’autres squatters qui sont eux réellement démunis. »

La situation s’est répétée avec le cas des 65 personnes expulsées le 20 juillet des terres de l’Etat à Dubreuil. Si beaucoup sont réellement dans des situations précaires, d’autres pas. Ils se sont infiltrés parmi les vrais squatters pour profiter de la situation.

Les autorités ne sont pas dupes.  Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est monté au créneau mercredi pour avertir les « apprentis prédateurs ». Il a mis en garde ceux qui profitent du malheur des autres dans l’espoir d’obtenir quelque chose du gouvernement. Il montrait du doigt ceux qui ont déjà une maison mais qui essaient d’en avoir une deuxième en se faisant passer pour squatter, promettant une enquête des autorités pour trier le grain de l’ivraie. Qui sont ces « prédateurs » du nouveau genre ? Eléments de réponse…

Le profiteur

Il appartient au groupe à faible revenu et se retrouve à travailler comme main-d’œuvre salariée ou dans diverses entreprises du secteur informel. En moyenne, la plupart perçoit entre Rs 4 000 et Rs 5 000. Dans certains ménages le niveau de revenu peut être plus élevé en raison de plusieurs salariés vivant sous le même toit ou de revenus perçus par un emploi à temps partiel.

« Le problème, c’est que certains prônent le moindre effort. Leur situation financière leur permettrait d’adhérer au Plan Epargne Logement. Pourtant, ils s’y refusent. Peut-être parce qu’ils s’imaginent que l’Etat doit tout leur donner », explique un observateur qui connaît bien la problématique des squatters.

Ces derniers agissent la nuit, poursuit notre interlocuteur en se souvenant d’un cas particulier. « Il y a dix ans à La Ferme, beaucoup se sont étonnés de voir un petit groupe de personnes armées de marteaux, clous, feuilles de tôle et de poteaux d’eucalyptus ériger en deux temps trois mouvements une maisonnette. Après un mois, il y en avait dix… »

Idem à Camp Chapelon où le gouvernement avait un projet routier. Les officiers qui assistaient à la démolition des maisonnettes en tôle avaient été étonnés du confort des habitations. Dans certaines maisons, le sol était revêtu de carreaux céramiques et dans les cours trônaient camions et voitures. A croire qu’ils avaient emménagé pour ne plus déménager…

A l’ancienne Cité La Lumière de Pointe-aux-Sables, les officiers du ministère du Logement racontent leur incrédulité en revenant d’un lotissement de squatters. « Les plafonds étaient défoncés mais les maisons en tôle récupérées étaient équipées de téléviseurs dernier-cri et pourvues de chaînes satellitaires.  Chez certains, les meubles avaient l’air flambant neuf… »

Que ce soit à Camp Chapelon ou à Cité La Lumière, le mode opératoire est le même. S’installer, puis réclamer à cor et à cri, l’installation de services tels l’approvisionnement en eau et en électricité. « Par humanisme, le gouvernement peut raccorder ces maisonnettes à l’eau et à l’électricité. Mais une fois que c’est fait, c’est comme si on avait régularisé leur situation. »

Le magouilleur

Parmi les squatteurs « prédateurs », on retrouve celui qui a l’art de magouiller pour parvenir à ses fins. Le directeur d’Enterprise Mauritius, Amédée Darga, se souvient d’un cas qui l’a vraisemblablement marqué pendant son mandat en tant qu’ancien ministre du Logement.

« Cela s’est passé dans la région appelée Folles Herbes à La Ferme. Cet homme s’était mis en condition de squatter alors qu’il n’était pas un démuni. Il a fini par se faire régulariser et surprise, il a construit des taudis pour ensuite les louer à des gens sans logement », narre-t-il. En voilà une bonne idée pour arrondir ses fins de mois !

Autre exemple à Dilo Pourri, Le Morne, sur un lopin de terre situé face à la mer cette fois. Cet ancien fonctionnaire au ministère du Logement raconte son étonnement à chaque fois que ses officiers allaient à la rencontre des habitants. « Nous devions faire un recensement du nombre de familles et étudier leur situation pour les reloger. Mais à chaque fois qu’on allait là-bas, peu importe l’heure, les maisons étaient toutes vides. » Ils devaient conclure que ces terres si bien situées face à la mer avaient été « réservées » par des gens venus d’ailleurs qui voulaient profiter que les « genuine cases » soient régularisées pour se faire passer pour des squatters.

Notre interlocuteur se souvient aussi d’un autre exemple : des personnes bien sous tout rapport qui n’avaient rien trouvé de mieux que d’envoyer des personnes squatter à leur place une portion de terre à l’Ouest. « Lorsque les cas sont régularisés, le bail est transféré au nom de la femme de l’instigateur. »

Le protégé

On en a eu l’exemple à la veille des élections en juillet 2005. 307 logements de la National Housing Development Company Ltd (NHDC) construites à Camp Levieux, Chebel, et Terre Rouge sont successivement pris d’assaut. « Ils ont bien choisi leur timing », ironisait alors l’ancien directeur général de la NHDC, Ehsan Khodabocus.

L’opinion publique s’était émue de la situation précaire de ces familles, qui n’avaient rien trouvé de mieux que de forcer les portes des appartements. D’autres trouvaient que leur action s’apparentait plutôt à du chantage politique. Acculé, le nouveau gouvernement de l’Alliance sociale n’a eu d’autres choix que de trouver des mesures urgentes pour reloger ces squatters venus de partout.

Ces familles, dont beaucoup témoignait être des adhérentes à un Plan Epargne Logement, déploraient la lenteur des autorités responsables à leur trouver un logement social. D’où leur décision d’investir les appartements de la NHDC. Dans le milieu politique, on avance que beaucoup ont joué de leur proximité avec certains politiciens pour grimper dans la liste des bénéficiaires d’un logement social.

Revenons au 5 mai 2010. A quelques heures de la fermeture des bureaux de vote, les habitants de Vallée Pitot regardent passer le maire de Port-Louis Sheikh Mukhtar accompagné de Rashid Beebeejaun. Ils font du porte-à-porte dans l’espoir de récolter quelques votes additionnels. Ici, 89 familles ont été priées de vider les lieux pour laisser place à un projet d’ordre national : le Port Louis Ring Road.

Mais l’évacuation n’est aujourd’hui pas à l’ordre du jour. Bien au contraire. « Tout le monde sait aujourd’hui que Beebeejaun leur a donné l’assurance qu’ils ne seraient pas inquiétés en échange de votes. C’est tout à fait inadmissible, d’autant que le projet de Ring Road est crucial pour le développement économique du pays », confie un député de l’opposition.

Certains squatters ne s’y sont pas trompés. Nombreux sont ceux à s’emparer des terrains de l’Etat à l’approche d’une élection avec pour objectif de mettre dans la balance leurs voix en échange de l’autorisation de squatter en toute impunité. Une pratique malheureusement courante à laquelle les politiciens ne semblent pas vouloir mettre un terme.

Par Guillaume Gouges & Bindu Boyjoo, l’express dimanche

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