Une ruine pour les uns, un nouveau départ pour les autres. Depuis mercredi, les murs décrépis de l’ancienne usine de thé de Dubreuil abritent une vingtaine de familles de la région. Ceux-là même qui ont été évacués d’un terrain de l’Etat où ils s’étaient installés illégalement. Après avoir passé une semaine sous une tente, ce bâtiment désaffecté fait, pour ces squatters, figure de cocon douillet. « Nous n’avons pas à nous plaindre. Le gouvernement a fait le nécessaire pour que nos enfants aient au moins un endroit au sec où habiter le temps de trouver une solution », explique Raymonde, engoncée dans un épais pull bariolé et un bonnet de laine vissé sur la tête.

Vingt-quatre heures après avoir délaissé les tentes humides et le froid, Raymonde et ses compagnons d’infortune tentent d’aménager tant bien que mal l’aile qui leur a été ouverte dans l’usine, un espace propret de 50 m². A la lueur de trois ampoules dénudées, fraîchement installées, quelques femmes s’attèlent à remonter les lits qu’elles ont tout juste eu le temps de sauver avant que leurs habitations ne soient détruites. Mais alors pourquoi placer les lits les uns collés aux autres dans un aussi grand espace ? « Nu finn habitie ar nu camoud. Nu kapav rakont ban jokes asoir », explique Asha, la trentaine, enceinte jusqu’aux yeux. Son époux et elle préparent du mieux qu’ils peuvent l’arrivée de leur enfant, qui devrait voir le jour à la fin du mois.

Dans un coin de l’immense pièce, le petit Ajeet, emmitouflé, farfouille dans un grand sac à la recherche de l’un des ses jouets, mais en vain. L’objet aura sans doute été oublié dans un recoin de sa maison détruite depuis par un bulldozer. Il faudra l’intervention de l’un de ses amis, âgé tout comme lui de 4 ans, pour mettre fin à ses pleurs. Un ballon à la main, le gamin rejoint, tout heureux, la dizaine d’autres enfants qui chahutent tout au fond de cette salle mal éclairée.

L’air grave, les adultes s’affairent eux à faire le bilan de ce qu’ils ont pu sauver des ruines de leurs anciennes habitations. « Nous avons eu la chance d’emporter quelques effets personnels. En même temps, nous n’avions pas grand-chose », confie Raymonde, qui s’est improvisée porte-parole de ses compagnons d’infortune.

Solidaires dans la galère, c’est tout naturellement qu’ils ont choisi de mettre en commun leurs maigres biens pour améliorer leur quotidien. Résultat, dans la cuisine improvisée dans une autre pièce, les femmes se relaient aux fourneaux pendant que les plus petits prennent, chacun à leur tour, leur déjeuner. « Quand les assiettes sont vides, il faut tout laver pour que les autres puissent manger à leur tour », lâchent en chœur celles qui font de leur mieux pour « roule lakaz la ».

Les hommes ici ne sont pas nombreux en cette heure de la journée. Il y en a bien quelques-uns, occupés à jouer aux cartes ou à surveiller les plus jeunes, mais le gros des troupes, nous explique-on, est parti travailler. « On nous a offert de la nourriture, mais nous ne pourrons pas toujours compter sur les dons. Il faut bien que l’on se débrouille par nous-même », lâche Raymonde, comme pour répondre à ceux qui reprochent aux squatters d’être des fainéants. Et d’ajouter : « Il y en a bien certains qui en profitent. Mais ceux-là, nous n’en voulons pas. »

En attendant des lendemains meilleurs, les squatters de Dubreuil tentent de reprendre un semblant de vie normale. Pour tromper la routine, Raymonde et quelques autres femmes distribuent les couvertures offertes par de généreux mécènes. « Tout ce que nous avons, nourriture et vêtements, proviennent de dons qui nous ont été faits. Les gens sont très solidaires et nous leur en sommes reconnaissants », confient-elles. Au moment de passer leur première nuit en ce lieu, les squatters de Dubreuil ne rêvent que d’une chose : d’un chez soi confortable d’où ils ne pourront plus être chassés…

Par Guillaume Gouges, l’express dimanche

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